Pendant ce temps là, en Tilée...
Or, la colère du général Pantaloni était en l'espèce parfaitement compréhensible, sinon légitime. Il venait de perdre une bataille, comme jamais dans sa carrière cela ne lui était arrivé. Le terme déculottée ne rendait pas compte de l'humiliation qui avait été la sienne, lorsque la cavalerie des pirates elfes avait surgi sur le flanc de sa ligne de bataille et enfoncé ses lignes de piquiers comme si elles avaient été composées de paysans bretonniens.
Le chaos qui régnait autour de lui n'allait pas le calmer. Autour de lui ce n'étaient que cris de détresse, râles de blessés et de mourants, plaintes de réfugiés, ordres étranglés de quelques sergents ralliant le peu de troupes survivantes. Par le rideau ouvert de sa tente, il voyait sa cité achever de se consumer avec peut-être les plus chanceux de ses concitoyens. Les survivants, s'il y en avait, étaient il le savait promis à un destin bien plus funeste.
Devant lui, un officier au garde-à-vous n'en menait pas bien large, car assez au fait de l'humeur de son supérieur, il s'étonnait de ne pas encore avoir été pendu haut et court.
- "Commandant Trolljaeger, redites-moi encore cela, j'avoue ne pas avoir bien saisi tous les détails de vos explications."
- "Heu... Et bien, mon général, conformément à vos ordres, je..."
- "Mes ordres qui étaient, je vous le rappelle, de protéger mon flanc droit avec un mur de piques afin de tenir cette satanée cavalerie de lézards géants à distance..."
- "Heu, oui, bien sûr, mon général... Et... Et donc j'ai..."
- "Vous avez donc envoyé un régiment tenir la passe entre la falaise et la forêt ?"
- "Hé bien... Oui, mon général !"
- "En nombre suffisant ?"
- "Ho, oui, certainement, mon général, en nombre plus que suffisant, même !"
- "Un régiment de piquiers ?"
- "Hé bien, heu... Oui,... Enfin, tout comme, mon général."
Tap, tap, tap, faisaient les doigts du général. Au loin, on entendit le fracas du palais princier, qui s'écroulait dans une gerbe de flammes et d'étincelles.
- "Tout comme, commandant ?"
- "Oui, c'est à dire, vous savez bien... Des soldats... Avec des sortes de lances... Bien plus grandes qu'eux... Mon général..."
- "Ah, vous me voyez assez perplexe, cher commandant. J'ai une idée assez précise de ce qu'est un piquier, voyez-vous, car il se trouve que cela fait bientôt trente ans que j'en commande, et j'ai du mal à reconnaître mes fiers hommes de Tilée dans la vague description que vous en faites."
- "Ah, mais ce n'étaient pas exactement des hommes, mon général."
- "Pas des hommes ? Tiens donc ! Et de quoi s'agissait-il alors ?"
- "Et bien il me semble bien me souvenir qu'ils étaient plus petits... Il faisait sombre, et..."
- "Des nains ? Mais je n'ai pas de nain piquier dans mon armée !"
- "Non, mon général, plus petits."
Tap, tap, tap.
- "Commandant, auriez-vous sans m'en parler engagé des lanciers gobelins ?"
- "Ho, certainement pas mon général ! Je partage votre aversion pour les peaux-vertes, je n'aurais jamais agi de la sorte !"
- "Bien, mais alors au nom de Myrmidia, quelle unité avez-vous envoyé sur mon flanc droit ?"
- "Ho, mais ça je peux le dire mon général ! J'ai sur moi les rouleaux récapitulatifs de la solde des troupes et je me fais fort de vous donner sur l'instant le nom de cette unité !"
- "A la bonne heure ! Foin de tergiversations ! Qui était-ce ?"
- "Et bien, il s'agit... Ou du moins s'agissait... Du Premier Régiment de Lanciers Tastesauce du Prince, mon général. Composant de la Garde Princière, donc sans doute des troupes d'élite. Et heu... Rattachés à l'intendance."
Tap, tap, tap.
- "Commandant, je crois que j'ai la solution de cette énigme."
- "Ho, vraiment, mon général ? J'en suis heureux !"
- "Vraiment. Vous n'êtes pas sans savoir que notre - probablement - défunt Prince affectionnait les revues militaires, n'est ce pas ?"
- "Ho oui, mon général, avec de beaux régiments rangés en carré, musique, des uniformes dispendieux... Mais si on compare avec - pardonnez-moi - les lubies des autres princes de Tilée, on peut aisément lui pardonner ce trait de caractère."
- "Certainement ! Saviez-vous qu'il avait trouvé un emploi lors de ces revues pour les très très nombreux aides de cuisine embauchés par son prédécesseur Luigi le Gros ? Vous devez savoir de qui je parle, vous les avez sûrement remarqués à une réception au palais, à courir partout avec des plats plus grands qu'eux ? Les aides de cuisine halfelings..."
- "Mórr..."
- "Je crains, commandant, que vous n'ayez envoyé nos petits amis retenir une charge de sauriens furieux montés par des elfes sadiques - ce qui d'ailleurs a dû faire beaucoup rire ceux-ci...".
Tap, tap, tap.
- "Commandant, vous êtes un homme sensé, à défaut d'être intelligent. D'ailleurs si vous étiez vraiment intelligent, vous ne seriez pas là. Vous vous demandez sans doute pourquoi vous ne vous balancez pas au bout d'une corde à cette heure."
Tap, tap, tap.
Le commandant Trolljaeger déglutit avec peine, et ne répondit rien.
- "Commandant, vous êtes en vie parce que j'ai encore besoin de vous."
- "La confiance de mon général m'honore !"
- "N'éxagérons rien ! D'une part vous êtes le seul officier qui me reste, et d'autre part je sais pertinemment que vous avez caché le coffre contenant trois mois de solde pour l'armée de la cité. J'ai besoin de vous en tant que trésorier pour recruter une nouvelle armée. Si ces raids continuent (et je compte bien faire colporter la rumeur qu'ils continueront), des personnages riches et influents auront à coeur de protéger leurs biens. Je compte leur proposer mes services de vétéran dans cette guerre. Evidemment, il me faut une armée, vous allez donc m'en recruter une."
- "Quelle genre de troupes, mon général ?"
- "Ne faisons pas les dificiles. Des piquiers, bien sûr. Quelques ogres... Tout ce qui vous tombera sous la main."
- "Même des halfelings, mon général ?"
- "S'il le faut... Mais de grâce je ne veux plus voir une lance dans leurs petites mains potelées ! Rompez."
